Un éléphant a cent fois plus de cellules que toi. Il devrait avoir cent fois plus de cancers. Il en a moins que toi : 5 % des éléphants meurent d'un cancer, contre un humain sur quatre. Tu vas voir son secret, et pourquoi il te concerne.
D'abord, le paradoxe. Un cancer, c'est une cellule qui se copie de travers et que personne n'arrête. Plus tu as de cellules, plus tu as de tirages. L'éléphant en a cent fois plus, et il vit 70 ans. Sur le papier, il devrait être rongé par les tumeurs. Il ne l'est pas. Et la réponse tient dans un seul gène.
Ensuite, le gardien. Dans chacune de tes cellules, un gène, p53, surveille l'ADN. Dès qu'il voit une copie abîmée, deux choix : réparer, ou ordonner à la cellule de se suicider. Toi, tu en as un exemplaire. L'éléphant en a vingt. En 2015, des chercheurs ont irradié des cellules d'éléphant et des cellules humaines : les cellules d'éléphant se suicident deux fois plus souvent. Elles ne réparent même pas : elles jettent. Attends, parce que ce n'est pas qu'une histoire d'éléphants.
Puis, les autres. La baleine boréale vit 200 ans, avec mille fois plus de cellules que toi, et presque pas de cancer : elle répare son ADN mieux que nous. Le rat-taupe nu vit 30 ans, et on ne lui trouve presque jamais de tumeur. Et chez l'humain, p53 est muté dans la moitié des cancers. C'est pour ça qu'on étudie l'éléphant : pour apprendre à nos cellules à jeter, au lieu de réparer de travers.
Sources
Abegglen et al., JAMA 2015 (20 copies de TP53, mortalité par cancer de 4,8 %, apoptose doublée après irradiation) ; Sulak et al., eLife 2016 (expansion de TP53 chez les proboscidiens et réponse aux dommages de l'ADN) ; Peto et al., British Journal of Cancer 1975 (le paradoxe) ; Keane et al., Cell Reports 2015 (génome de la baleine boréale) ; Tollis, Boddy & Maley, BMC Biology 2017 (revue du paradoxe de Peto) ; Kandoth et al., Nature 2013 (mutations de TP53 dans les cancers humains).
Figures : Tollis et al., BMC Biology 2017 ; Sulak et al., eLife 2016 ; Keane et al., Cell Reports 2015 (licences CC BY).
Vidéos et photos : Wikimedia Commons, CC BY-SA 2.0, CC BY-SA 4.0, CC BY 2.0 ; baleine boréale : NOAA Fisheries, domaine public.